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jeudi 8 avril 2021

La Chine l’irrésistible ascension d’une hyper-puissance économique ?

La Chine est l’un des rares pays à afficher une croissance positive en 2020 et semble même être sortie plus forte de la pandémie. A l’heure de la mise en place de son 14ème Plan quinquennal, la question de savoir comment la Chine a fait pour sortir aussi vite de la crise du Covid-19 se pose, tout comme celle de savoir quelles pourraient être les implications pour le reste du monde. Colosse aux pieds d’argile ou véritable puissance ? Reste qu’aujourd’hui, le temps où la Chine était réduite à l’image de l’usine du monde pour des biens de consommation semble loin, au point que sa volonté de prendre une position dominante dans le monde se renforce chaque jour un peu plus.

Nouveau Plan quinquennal

Pour bien comprendre les intentions de la Chine, il faut prendre le temps de lire les grands principes qui sous-tendent le 14ième plan quinquennal dont Xi Jinping a présenté les grandes lignes en septembre dernier. En dehors de la volonté d’un développement économique durable et sain, ce qui passe par une réduction affichée des émissions polluantes, l’objectif est de développer son marché intérieur tout en renforçant sa capacité d’innovation.

Mais derrière ces objectifs économiques, la Chine veut encore plus s’affirmer en voulant accroitre l’influence de la culture chinoise et développer la démocratie socialiste pour encore accentuer son emprise sur le monde.

Et ce plan s’intègre dans l’ambition déjà affichée lors du lancement du « Made in China 2025 » en 2015 de devenir une puissance technologique mondiale.

 

Covid-19 : la supériorité de la stratégie de la Chine

A contrario de la stratégie adoptée en Europe avec des cycles de stop and go sanitaires, qui ne font qu’entretenir l’incertitude, la Chine a pratiqué dès le début de l’apparition du virus un mélange de confinement strict, de traçage et d’isolement. Ce que nous n’avons d’ailleurs jamais réussi à faire chez nous.

Après donc un confinement strict qui a provoqué un arrêt total de l’activité, la réouverture totale de l’économie a redonné confiance et provoqué un redressement économique, qui a largement compensé la perte d’activité due au confinement, comme le montre le graphique de la production industrielle.

Et comble de l’ironie, quand on observe cette évolution de la production industrielle, qui a dépassé son niveau d’avant crise, la Chine profite de cette pandémie car elle exporte massivement des masques, des équipements médicaux, et des médicaments vers les pays encore lourdement touchés par cette dernière.

Cependant, l’impulsion principale est d’abord venue d’une croissance incroyablement forte des investissements au deuxième trimestre de la part des entreprises d’Etat et des régions. Ce qui l’un dans l’autre a permis à la Chine d’afficher une croissance de 2.3% sur l’ensemble de l’année 2020, bien loin des -6.8% de la zone euro ou des -3.5% des Etats-Unis.

 

Un nouveau modèle de développement à « double circulation »

Pour asseoir encore un peu plus son industrie, la Chine a d’abord lancé le programme « Made in china 2025 » et modélise maintenant son développement par le concept de « double circulation ».

Jusqu’à présent, sa vision était celle d’une économie internationale centrée sur les États-Unis en tant que centre de la demande mondiale. Mais Xi Jinping conçoit maintenant le monde divisé en trois parties – l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie – qui interagiraient les unes avec les autres à l’échelle régionale.

Et bien évidemment la Chine et sa « circulation interne » se trouveraient au centre de l’Asie, comme illustré par le schéma établi par ICBC International qui retranscrit cette vision.

L’accord signé le 15 novembre dernier par 15 pays d’Asie-Pacifique (les 10 pays de l’Asean, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) pour  entériner la création d’une zone de libre-échange, le fameux Regional Comprehensive Economic Partnership) doit se comprendre dans cette nouvelle vision de la Chine.

Car ce RCEP a été clairement voulu par la Chine après la sortie des Etats-Unis de l’accord de l’ASEAN, non seulement parce que cela représente un marché énorme, mais en plus façonné selon des normes promues par Pékin. Cette zone de libre-échange concentre en effet 30% du PIB mondial et représente aussi un marché de plus de 2 milliards de consommateurs.

 

Made in China 2025

Pour atteindre ses objectifs, la Chine a lancé son programme « Made in China 2025 » en 2015, ce qui donnait déjà une idée très précise des ambitions des autorités chinoises. Ce plan vise en effet à atteindre l’autosuffisance tout en devenant une superpuissance pour dominer le marché mondial dans les industries critiques de haute technologie et dans plus précisément 10 industries-clés.

Prenons le temps de voir quelles sont ces industries-clés et les ambitions de la Chine en la matière.

  1. La robotique : l’objectif est de fournir 70% du marché intérieur.
  2. L’équipement aéronautique et aérospatiaux : l’objectif est de fournir jusqu’à 20% du marché international. Et le programme aérospatial de la Chine est déjà bien avancé.
  3. Transport ferroviaire : la Chine occupe le haut de la chaîne de valeur du transport ferroviaire mondial.
  4. Équipement d’énergie : la Chine vise à atteindre le niveau mondial avancé en matière de production d’énergie thermique à grande échelle, d’hydroélectricité et d’équipements nucléaires. Et elle a déjà réalisé des avancées avec la mise en service du Tokamak HL-2M, surnommé « soleil artificiel ». À terme, sa chambre de confinement magnétique devrait en effet générer une chaleur phénoménale de plus de 200 millions de degrés Celsius. C’est plus de dix fois plus que la température qui règne au cœur de notre étoile.
  5. Nouveaux matériaux : les produits de base fabriqués dans le pays devraient répondre à 90% de la demande locale.
  6. Nouvelle génération de technologie de l’information, informatique, IA : la Chine abrite déjà six des onze licornes d’IA dans le monde, notamment SenseTime.
  7. Équipement maritime et navires de haute technologie : la Chine compte plus de cinq entreprises de fabrication de renommée internationale.
  8. Nouvelle énergie et véhicules économes en énergie : elle est déjà le leader mondial des batteries lithium-ion qui équipent aujourd’hui les véhicules électriques. Le pays revendique environ 60% de la capacité de production mondiale.
  9. Equipement agricole : son objectif est de devenir le premier fabricant mondial d’équipements agricoles.
  10. Dispositifs médicaux de haute technologie.

On le voit, les ambitions sont importantes et dans certains domaines, la Chine a déjà pris de l’avance par rapport à l’Europe et même les Etats-Unis et elle compte bien ne pas s’arrêter en si bon chemin.

 

Un colosse aux pieds d’argile ?

Cependant, un modèle de croissance uniquement basé sur l’investissement public et les exportations est déséquilibré et ce sont clairement les deux grandes faiblesses de la Chine.

La consommation intérieure n’a pas encore pris le relais des exportations et demeure trop faible par rapport à la volonté des autorités et pour permettre une croissance moins aléatoire. Cette faiblesse de la consommation intérieure s’explique par les inégalités qui sont très importantes dans la société chinoise et à la faiblesse de la sécurité sociale. Il est d’ailleurs symptomatique qu’en 2020, pour relancer l’économie, le gouvernement a privilégié les investissements dans les entreprises publiques et dans l’infrastructure au détriment d’une aide aux ménages comme cela a été mis en place en Europe et aux Etats-Unis par les gouvernements.

Mais structurellement, cette consommation est trop faible et est la résultante d’un revenu moyen qui est bien loin des niveaux des pays de l’OCDE comme le montre le graphique.

La deuxième grande faiblesse de l’économie chinoise est la hausse de l’endettement et en particulier des entreprises publiques et des gouvernements locaux, sans véritable contrôle. La croissance à outrance a donc entrainé une hausse tout aussi vertigineuse de cet endettement avec des risques évidents de défauts et défaillances, qui en plus viendraient toucher les ménages car il s’agit d’une dette essentiellement détenue par ces derniers.

Avec en plus, vu la hausse des prix de l’immobilier dans les grandes villes, un endettement hypothécaire des ménages qui est monté en flèche et qui représente 59.1% du PIB. Soit un niveau digne de celui des pays européens, alors qu’on l’a vu, les revenus moyens sont largement inférieurs à ceux observés dans nos régions.

Le troisième facteur de risque, moindre que les deux précédents à court terme mais important à long terme, est le vieillissement de la population. Alors que la Chine a une politique de retraite plus favorable que chez nous, avec un âge à la retraite de 60 ans pour les hommes et de 55 pour les femmes, elle compte 254 millions de Chinois de plus de 60 ans. Et selon les projections, le nombre de Chinois âgés de 60 ans et plus devrait dépasser 300 millions avant 2025.

 

Les moyens de ses ambitions

Avec son programme « Made in China 2025 », la Chine n’avait pas masqué ses ambitions, mais grâce à la pandémie, elle bénéficie d’une occasion unique pour encore plus renforcer son poids dans l’économie et le commerce mondial.

Mais la pandémie n’est qu’un tremplin qui ne vient qu’accentuer une volonté clairement affichée de la Chine de transformer l’ordre international en un système sélectif multilatéral aux caractéristiques chinoises, dans lequel les droits économiques et sociaux primeraient sur les droits politiques et les libertés. Et malheureusement les exemples de cette primauté sur les libertés ne manquent pas avec la répression des Ouïghours au Xinjiang, ou encore celles à Hong Kong.

La pandémie a aussi accéléré une tendance de fonds. La Chine pourrait ainsi devenir la première économie mondiale en 2028 à la place des Etats-Unis, cinq ans plus tôt que prévu en raison des reprises contrastées.

Il ne faut pas sous-estimer non plus l’influence qu’exerce déjà la Chine dans un certain nombre de domaines qui n’est pas encore celui des nouvelles technologies, mais des nouvelles tendances.

Deux exemples pour illustrer mon propos. L’App TikTok a inspiré des App’s comme Instagram ou Snapchat et non l’inverse. Et le shopping en live streaming, sorte de télé-achat permanent opéré par des influenceurs via des plateformes comme Weibo ou TaoBao explose tous les records en Chine. Et selon iSearch, elles auraient généré 61 milliards de dollars en 2019 et près du triple en 2020 selon ses prévisions.

Le constat est donc sans appel ; la Chine entend jouer un rôle primordial dans le futur et ne compte pas se laisser intimider. Elle s’en donne les moyens et cela exige de ses partenaires et de l’Europe en particulier de ne pas faire preuve de naïveté, comme nous l’avons fait en signant fin 2020 l’accord de principe sur les investissements.

Cet accord a pour objectif de permettre une plus grande ouverture du marché chinois aux entreprises de l’Union européenne. Et il intègrera aussi des engagements sur le respect des droits fondamentaux et la ratification des conventions de l’Organisation internationale du travail de la part de la Chine.

Les deux parties se donnent deux ans pour finaliser cet accord, deux ans que nous devons mettre à profit pour protéger nos secteurs et entreprises stratégiques, deux ans pour arriver à ce que la Chine respecte ses engagements en termes de droit de l’homme et deux ans pour ne pas laisser la Chine nous dicter notre avenir.

Car la Chine n’a pas d’état d’âme et ne fera pas marche arrière, bien au contraire et elle compte bien faire de la zone asiatique la base arrière de son développement et de son ambition.

 

Un article rédigé par Bernard Keppenne, Chief Economist, CBC Banque & Assurance dans le cadre du partenariat CCIBW-CBC

31/03/2021



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